L’art de la réussite par l’acceptation mutuelle
Le coprésident du PDC, Claude Béglé, salue les réalisations de l'ancien homme fort de Singapour.
Le père fondateur de Singapour s’en est allé, laissant derrière lui un héritage dont peu de chefs d’Etat peuvent se prévaloir. Car il a relevé un défi un peu fou, compte tenu des circonstances de l’époque. Et malgré cela, il a réussi, d’ailleurs bien au-delà de tout ce qu’on aurait pu imaginer. Singapour s’est hissée en cinquante ans à peine au niveau des pays les plus prospères du monde.
Certes, il a mené le pays avec une main de fer. L’ordre et la discipline étaient de rigueur. Cela était en ligne avec sa vision confucéenne des choses. Mais Lee Kuan Yew aimait aussi s’inspirer de modèles ayant fonctionné ailleurs et qu’il considérait comme vertueux. C’est ainsi qu’il a donné à ses concitoyens pour objectif de reproduire autant que possible à Singapour le modèle de la Suisse. Il a érigé en principe le refus de toute corruption, ce qui est un tour de force dans cette région du monde. Lee Kuan Yew a d’ailleurs prêché par l’exemple, en évitant de s’enrichir lui-même de façon outrancière. Il a de même mis en place une administration publique en bonne partie calquée sur la nôtre. Tout cela a contribué au succès spectaculaire de Singapour.
Cependant, de toutes ces réalisations spectaculaires, celle qui me paraît la plus admirable n’est pas d’ordre matériel. C’est l’aptitude qu’a eue ce leader atypique à créer une culture propre à la nation qu’il a fondée, basée sur la tolérance et le respect mutuel. Une des règles de base en était l’acceptation inconditionnelle des croyances religieuses de chacun. Ou plutôt une tolérance zéro face à ceux qui refuseraient de permettre à autrui de suivre sa propre tradition.
Le sujet est intéressant. Car là où nos démocraties occidentales peinent à trouver une réponse appropriée à la montée en puissance de l’islam, Singapour a adopté une voie différente. Et avec succès. Au lieu d’interdire le port du voile, il le permet. Et ceux qui ne seraient pas d’accord s’exposeraient à de lourdes sanctions. En revanche, par effet de symétrie, il est attendu des musulmans le même esprit de tolérance vis-à-vis des chrétiens ou des hindous. En fin de compte, cela signifie que chaque religion a un droit similaire d’exister, d’être reconnue et respectée. Ce qui fait que bouddhistes, chrétiens, musulmans et hindous célèbrent ensemble le Nouvel-An lunaire, Noël et Pâques, Id-el-Fitri et le Diwali. Tout cela avec bonhomie et dans la bonne entente.
Lee Kuan Yew a aussi eu la sagesse, après trente ans de pouvoir, de se retirer, alors que rien ne l’y forçait, en passant la main à son successeur, et de redevenir simple ministre, ou plus précisément «mentor minister», celui qui accompagne, conseille et inspire… Voilà en effet un destin qui pourrait effectivement en inspirer plus d’un parmi ses pairs.
Claude Béglé, Co-président du PDC Vaud
Paru dans 24 Heures, le 31 Mars 2015